• Sous la direction de Claire-Akiko Brisset Henri Audier, Geneviève Azam, Déborah Blocker, Julia Bodin, Claire-Akiko Brisset, Isabelle Bruno, Didier Chatenay, Hélène Cherrucresco, Christian de Montlibert, Georges Debrégeas, Antoine Destemberg, Olivier Ertzscheid, Marcel Gauchet, Pierre Jourde, Christophe Mileschi, Daniel Mortier, Frédéric Neyrat, Sylvain Piron, Michel Saint-Jean, SLU (Sauvons l’Université !), Philippe Selosse, Charles Soulié, Isabelle This Saint-Jean, Alain Trautmann, Ian Vickridge

     
    « Depuis combien de temps n’avons-nous pas un débat sur quelle était la politique scientifique de la France ? C’est quand même un sujet ! » Ainsi que l’a lui-même réclamé le 22 janvier 2009 Nicolas Sarkozy dans son discours « À l’occasion du lancement de la réflexion pour une stratégie nationale de recherche et d’innovation », le débat a eu lieu. En partie suscité par ce même discours au style inimitable, il s’est tenu dans les universités, dans les laboratoires de recherche et dans la rue. Il a été conduit par des enseignants-chercheurs, des chercheurs, des personnels administratifs et techniques, par des étudiants et par des concitoyens durant des mois. Parallèlement à d’autres mouvements sociaux inédits comme la lutte contre la réforme de l’hôpital public, ses acteurs ont eu le sentiment de mener seuls ce débat. Ils se sont heurtés à un gouvernement non seulement sourd à toutes les formes de protestation, mais avant tout soucieux de priver de toute crédibilité ce mouvement de grève et de contestation unique, dans l’histoire de l’université française, par son ampleur et sa longueur. Certes, les « réformes » mises en œuvre progressivement ne datent pas d’hier, mais ce gouvernement a plus à cœur que d’autres d’accélérer le processus de marchandisation du service public, n’hésitant pas au besoin à user de mensonges flagrants, complaisamment relayés par les médias. Le but de ce livre est de rétablir quelques vérités et de permettre à des acteurs du mouvement de s’exprimer : qu’est-ce que l’université et plus généralement le monde de la recherche aujourd’hui ? Quelles sont ces « réformes » qu’on veut leur imposer et pourquoi s’y opposent-ils avec tant d’énergie ?
    Claire-Akiko Brisset est maître de conférences à l’université Paris Diderot-Paris 7. Spécialiste de l’histoire de la culture visuelle japonaise classique et moderne et d’histoire de la littérature japonaise classique, elle a récemment publié À la croisée du texte et de l’image : paysages cryptiques et poèmes cachés (ashide) dans le Japon classique et médiéval, Paris, Collège de France, 2009.




  • L’évaluation, et la place qu’y occupe la bibliométrie, sont au cœur des débats actuels. Les enjeux sont majeurs : seront dotées en crédits les universités considérant la bibliométrie comme l’indicateur suprême de l’activité et de la qualité de la recherche. Or, comme le montre Florence Audier, les Français ont désigné comme cible d’excellence des revues auxquelles ils n’accèdent pas, sauf réseaux particuliers.

     
    Depuis longtemps, les économistes et les gestionnaires, s’inspirant en cela des pratiques de communautés scientifiques appartenant aux « sciences dures », comme celles de physique ou de chimie, ont érigé la publication d’articles dans des revues internationales « à comité de lecture » comme étant le meilleur critère « d’excellence », avec à la clé une hiérarchisation plus ou moins explicite de ces revues, dont la plupart sont anglo-saxonnes.

    Plus récemment, une « liste de revues », cette fois clairement hiérarchisée, a été construite par et pour la section 37 du Comité national (qui est en charge de l’économie et de la gestion), dans le double but d’être une « aide à la décision et non pas un moyen de classement aveugle et automatique qui se substituerait eo ipso à une instance d’évaluation et de jugement scientifique » [1]. Plus précisément, il s’agissait pour ses initiateurs de mettre sur pied, avec la communauté concernée, une liste devant « servir aux évaluateurs à mieux repérer les revues reconnues et considérées comme de référence ». Avec aussi le souci, « dans un contexte où la bibliométrie gagne du terrain […] de ne pas se faire imposer de l’extérieur un classement moins soucieux de représenter les divers domaines de l’économie et de la gestion ». L’enjeu était donc de donner en quelque sorte un même thermomètre à tous, de fournir des points de repères sur des disciplines ou sous-disciplines que les évaluateurs (qu’ils soient d’ailleurs des pairs ou des nommés) ne connaissent pas forcément, voire réduire les conséquences des nombreuses idées préconçues qui circulent dans le milieu.
    Ce système est à présent en œuvre, et la bibliométrie, assortie de toutes ses sophistications, se généralise à l’insu de la plupart de nos collègues ; pire, l’AERES (l’Agence d’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur) prétend évaluer en classant sur de tels critères externes les unités, voire les personnes, et imposer ses « diagnostics » à l’ensemble de la communauté scientifique, allant même jusqu’à préconiser, outrepassant ainsi son mandat, des modifications de structures. Le moment nous semble donc propice à un examen plus attentif du sens que revêtent les « listes », en particulier la liste en question ; il convient de décrire, par une étude précise, quels sont les contributeurs aux revues que la communauté française des économistes et gestionnaires a placées en tête de liste.

    Car l’utilisation de ces « outils » dépasse largement celle qui leur était initialement dévolue, et à travers eux se jouent la conception du travail scientifique et son éventuelle fécondité. Aussi, c’est sur ces critères d’évaluation et les pièges qu’ils recèlent que nous voudrions apporter des éléments de discussion, surtout grâce aux données empiriques que cet article contient. En effet cet indicateur, via l’Agence d’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (AERES) et la DPA du CNRS, tend à envahir toute la sphère de l’évaluation et à éclipser tous les autres, bref, à se généraliser partout et peut-être pour toujours, en dépit des très nombreuses critiques qui émanent de toutes parts, des laboratoires comme des « sociétés savantes » et même des éditeurs de revues [2]. Car les choses vont très loin : faut-il rappeler que certains, membres du CNU, évoquent ces classements de revues pour décerner – ou non – la « qualification aux fonctions de maître de conférence », exigeant que des jeunes qui viennent d’achever leur thèse aient déjà deux publications, si possible comme premiers signataires ; et que certains (parfois les mêmes d’ailleurs) souhaitent voir décerner des primes aux heureux accédants… aux revues « top niveau » ! Dans d’autres disciplines, notamment en sciences humaines et sociales mais aussi en astronomie, par exemple, des communautés de scientifiques, et non des moindres, se sont levées pour récuser cette « dictature de la publication » résumée par le célèbre « publish or perish », et le European Reference Index for the Humanities a d’ailleurs renoncé à la notation des revues en A, B ou C, pour s’en tenir à des listes indifférenciées.


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  • Dans un article récent sur l’envahissement du champ universitaire britannique par des acteurs issus du secteur privé publié par le quotidien britannique de centre-gauche, The Guardian, le journaliste-écrivain George Monbiot pointait le nombre impressionnant d’industriels qui occupent actuellement des postes de premier plan dans le pilotage ou l’évaluation de la recherche publique britannique. La liste est longue : de Lord (Paul) Drayson, ancien patron de l’entreprise pharmaceutique Powder-Ject et actuel Ministre de la Science et de l’Innovation dans le gouvernement de Gordon Brown, à Sir John Chisholm, ancien patron d’une société de logiciels militaires et actuellement Président du Conseil de la Recherche Médicale, en passant par Lord Sainsbury, fidèle soutien financier du parti néo-travailliste et désormais l’un des principaux responsables de la recherche scientifique publique, après avoir fait sa fortune personnelle dans la création d’une chaîne de supermarchés. L’avenir de la recherche britannique relève donc en grande partie d’hommes et de femmes dont la carrière professionnelle s’est déroulée dans le monde des affaires. Cela rappelle à quel point l’ « entrepreneur », avec ses propres « valeurs » et sa prétendue connaissance du « monde réel », est devenu une figure centrale dans toutes les institutions britanniques : que ce soit au Service National de Santé, dans les écoles primaires en difficulté, dans le monde des arts ou dans le champ universitaire, on fait désormais appel aux connaissances patronales et aux pratiques du secteur privé pour résoudre les problèmes de la Grande-Bretagne contemporaine.


    Cela permet aussi de mesurer la distance parcourue depuis 1979 et l’arrivée au pouvoir des conservateurs radicaux regroupés autour de Margaret Thatcher, dont l’ambition - utopique à l’époque - était de transformer la vieille social-démocratie britannique en société de marché. La croyance centrale qui animait ce groupe était que le marché détenait la solution à tous les maux de l’économie et de la société et qu’il suffisait de libérer les énergies entravées par l’interventionnisme étatique et le « monopole » syndical sur le marché du travail pour que la Grande-Bretagne soit transformée, nécessairement pour le mieux. Pour effectuer cette transformation dans des institutions qui n’étaient pas directement soumises aux mécanismes du marché, les gouvernements successifs sous la direction de Margaret Thatcher ont initié ce déploiement d’hommes d’affaires et la promotion de leurs pratiques qui sont aujourd’hui monnaie courante sous le régime néo-travailliste.


    Au début de la période thatchérienne la question universitaire qui nous occupe ici, et celle, plus générale, de l’éducation, étaient considérées comme subsidiaires par les néo-libéraux au sein de la mouvance conservatrice et surtout par le groupe dirigeant conservateur. Non qu’ils négligeaient l’importance de ces questions pour leur projet transformateur, ou qu’ils manquaient d’idées à cet égard – au contraire, leurs think tanks avaient beaucoup travaillé sur ces questions depuis les années soixante et préconisaient un certain nombre de ruptures profondes avec les pratiques existantes. Mais ils avaient d’autres chats à fouetter dans les premières années d’exercice du pouvoir.



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  • La jeunesse française se caractérise par un manque de confiance et un profond pessimisme sur son avenir. Selon Olivier Galland, ce problème repose en grande partie sur la conception française de la formation des jeunes, dont l’effet le plus clair est de perpétuer les inégalités qu’elle prétend combattre. L’étude ouvre des pistes d’action politique et ébauche un programme de recherche.

    L’ouvrage d’Olivier Galland part du constat que « les jeunes ont peur », constat largement appuyé sur une étude sur les jeunesses dans le monde de la Fondation pour l’Innovation Politique en 2008. L’auteur retrace ensuite différentes explications de cette « peur », sentiment qui repose en grande partie sur la conception française de la formation des jeunes, qui se prétend égalitaire, mais qui crée en réalité beaucoup plus d’inégalités qu’elle n’en enlève. L’auteur suggère enfin des pistes d’action politique, et trace, en filigrane, un programme de recherche.
    Les jeunes ont-ils peur ?

    Sur le constat, les données exposées par l’auteur sont troublantes. Premièrement, la jeunesse française se caractérise par un profond pessimisme sur son avenir professionnel et celui de la société en général. C’est ce que montre une étude sur la jeunesse de la Fondation pour l’Innovation Politique en 2008. Parmi les nombreux pays étudiés, seule la jeunesse japonaise semble plus pessimiste que la jeunesse française. Comme dans les autres pays, les individus sont toujours plus pessimistes pour leur société que pour leur propre situation, preuve de la disjonction entre la perception subjective et la réalité objective de la société, mais preuve aussi qu’il existe une composante sociale dans ce sentiment collectif. Deuxièmement, les jeunes sont très peu confiants envers de nombreuses institutions, le gouvernement, les médias, mais aussi envers « les gens en général ». En outre, les jeunes Français ont un des plus faibles niveaux de sentiment d’appartenance collective à la société. Ils votent moins, ne se sentent pas représentés politiquement. Troisièmement, les troubles de l’adolescence paraissent en augmentation et l’auteur les relie à l’évolution de la qualité de la scolarité, que ce soit à travers la sévérité excessive des enseignants, l’exclusion scolaire, les redoublements multiples et la victimisation des élèves. La démocratisation, amenant des élèves de plus en plus hétérogènes, a en effet fait augmenter les tensions, entre les élèves eux-mêmes, entre les élèves et les enseignants, et plus globalement entre les attentes des jeunes et les exigences de l’école.

    À la lecture de cette première partie, on se pose la question de l’utilisation de la « peur » comme synthèse du pessimisme, du manque de confiance et de l’augmentation des troubles de l’adolescence. L’utilisation des mots n’est pas anodine, et ce terme pose question, à l’instar de la discussion récente sur les thèses de La société de défiance d’Algan et Cahuc, notamment sur l’utilisation du terme de « défiance » (voir le compte rendu sur La vie des idées. L’auteur utilise, comme ce dernier ouvrage, les termes de défiance, méfiance et manque de confiance de manière assez indifférenciée. Si le terme de « peur » résulte sûrement d’une nécessité d’accroche éditoriale, la notion classique d’intégration, qui apparaît en effet largement dans l’ouvrage, pourrait rassembler efficacement l’ensemble des problématiques de pessimisme, de manque de confiance et des troubles de l’adolescence. Néanmoins, si le terme de peur est discutable, il n’en reste pas moins que les données exposées sont difficilement contestables tant elles paraissent extrêmes et cohérentes entre elles.
    Une explication majeure : la crise du modèle méritocratique à la française

    L’auteur balaie d’emblée l’explication qui pourrait paraître la plus intuitive. La malaise des jeunes Français ne s’explique pas véritablement par une situation économique et sociale plus mauvaise qu’ailleurs. En effet, il n’y a pas moins de croissance en France, et pas beaucoup plus de problèmes de chômage. Il passe ensuite en revue trois questionnements à propos de cette peur : la jeunesse est-elle trop faiblement intégrée ? La génération actuelle des jeunes est-elle sacrifiée ? Y a-t-il une crise du modèle méritocratique à la francaise ?

    La suite ici: http://www.laviedesidees.fr/L-enseignement-de-la-peur.html

  • Quelques leçons théoriques et lignes tactiques tirées de l’échec de la grève du printemps 2009.

    Depuis le tournant du millénaire, l’université française a été le lieu, dans sa spécificité républicaine ouverte aux classes populaires, d’un compromis temporaire entre des logiques croissantes de réorganisation et de gestion comptables, et la préservation relative, dans le double champ de la pédagogie et de la recherche, de l’autonomie caractéristique de l’université post-1968. Ce compromis, ici ou là, s’est traduit par une variété de tiraillements qui bon an mal an, cependant, n’avaient pas encore produit de crise majeure[1]. L’abcès a été crevé au printemps, avec en son cœur la dissociation programmée de l’enseignement et de la recherche dont l’intrication statutaire est un principe traditionnel de l’identité universitaire. Cette dissociation n’est pas le tout de la crise, mais l’a concentrée, et témoigne du virage pris par l’« incorporation croissante de la science au Capital », selon la formule de Marx : comme l’atteste la place dorénavant conquise par les nouvelles hiérarchies et les nouvelles valeurs croisées de la communication, du business et du management, dans l’espace-temps symbolique même des enseignants-chercheurs (EC), ce compromis est en fin de droit.

    Menée tambour battant au premier trimestre selon les canons de la LRU votée à l’été 2007, cette logique de double marchandisation des savoirs et de leurs producteurs-transmetteurs (les EC), s’est incarnée à l’automne dans des produits dérivés[2] qui ont le mis le feu aux poudres. Les refus progressifs de sacrifier sans mot dire aux injonctions gouvernementales relayées par les présidences universitaires ont trouvé assez vite une double bannière commune, symbolique, dont la généralité est justement l’un des problèmes : puisque « Le Savoir n’est pas une marchandise ! » il faut « sauver l’Université ». La grève universitaire lancée début février 2009 s’est soldée par un échec cinglant et total, et un dur retour à l’ordre organisé autour d’examens aux modalités revues et corrigées, pressions professionnelles, politiques et répressions policières à l’appui. Pourtant, et même si la nature et l’ampleur de cette « mobilisation » ont été très hétérogènes au niveau national, un mot d’ordre terminal a néanmoins scandé transversalement cet échec : la grève est officiellement « suspendue » jusqu’à la rentrée prochaine, et non arrêtée à proprement parler. Cette « suspension » n’augure de rien en particulier : autant des tensions et des crises vont ici ou là nécessairement advenir, autant rien ne garantit une contestation d’ampleur comparable à ce qui a été expérimenté au printemps. Mais il faut être prêt même à l’improbable, et pour cela être certain que cette double bannière est la bonne.

    Or les quelques remarques qui suivent, évidemment schématiques, partielles et partiales, visent à justifier l’affirmation selon laquelle cette double bannière revendicative a recouvert jusqu’ici, pour l’essentiel, une défense de l’université publique française de type « social-démocrate » contradictoire et inconséquente qui fut l’un des facteurs déterminants, à la fois cause et effet, moteur et reflet, de cette grève et de son échec[3].

     

    Il faudrait des enquêtes précises (économiques, sociologiques notamment) pour asseoir très précisément les remarques qui vont suivre : celles-ci resteront donc à un niveau de généralité insuffisant par lui-même, même si l’on espère à cette occasion produire un peu de clarté. Le fil directeur qui les anime est le suivant : c’est sur la base (I) d’une contextualisation globale de la nature du processus actuel de refonte de l’université que l’on peut (II) mettre en évidence et articuler les différentes logiques de résistances et leurs limites respectives qui ont façonné cette grève, et par là montrer son caractère contradictoire, ainsi que les raisons de cette contradiction. Si la contestation et la grève – suspendues – doivent reprendre et si l’on veut éviter que cet échec social-démocrate ne se reproduise, alors s’impose dès maintenant, en conséquence de ces analyses (III) la formulation la plus nette de quelques mots d’ordre théoriques et stratégiques dûment revisités.

     

     
    La suite ici: http://contretemps.eu/interventions/%C2%AB-sauver-%C2%BB-universite




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