• Sos Molière!

    Nous sommes gouvernés à court terme. Au lieu du long terme, on ne soigne que les symptômes : comme des Diafoirus acharnés à des saignées, nos politiques ne traitent que nos souffrances matérielles individualistes. Quand va-t-on s'atteler à définir une vision collective partagée, qui dessine un sens et un horizon pour nos trente prochaines années ? Alors seulement, viendrait le temps des potions.

    Au lieu de suivre une boussole, les Précieux (amateurs d'objets de prix) qui nous gouvernent, ballottés au seul rythme des Impromptus de l'information, ne proposent que des réactions. Souvent en coups de bâton. Bienvenue chez Scapin! On cajole les uns ?

    Mais les autres à la niche, femmes ou sociétés savantes, mandarins ou enseignants, tous ces récents cocus magnifiques.

    Ainsi, l'université. On stigmatise les problèmes que posent bloqueurs ou tenue d'examens. Mais c'est oublier un peu vite que la valeur des examens à venir dépend surtout de ce qu'on pourra encore enseigner. Or, c'est le contrat de confiance entre la société et ses universitaires qui est mis en cause. Si les enseignants-chercheurs de tous bords politiques sont, sous diverses formes, restés mobilisés si longtemps, c'est qu'à leurs yeux se jouent des valeurs dépassant notre présent immédiat : la production scientifique et les capacités critiques de la France dans les décennies à venir. Comme pour les hôpitaux, les règles de gouvernance managériales, pertinentes dans les domaines de la production, ne le sont plus à l'université : temps et implication personnelle ne s'y évaluent pas qu'en quantificateurs chiffrés !

    La culture, ça prend du temps. On sème, et tout ne pousse pas toujours. Il y a du gel, de la grêle, des sols difficiles, des sécheresses. L'accord est unanime sur le développement durable pour nos terres. Mais attention à ne pas répandre d'OGM dans les universités. Couper du maïs transgénique, bloquer des cours, on peut discuter des méthodes. Mais les enjeux se mesurent en temps longs : défendre un savoir critique, partagé et non vendu, au lieu des cassettes préenregistrées de nos fâcheux avares. Mettre en commun plutôt que communiquer : un gaspillage ?

    Les Don Juan du pouvoir flattent nos faiblesses. La France n'est pas un malade imaginaire, mais souffre de Tartuffes, de Bourgeois qui se croient gentilshommes, et des Fourberies de qui vous voulez.

    Au lieu d'ordre moral, je rêve d'un moraliste, misanthrope exigeant, dénonçant le culte de l'instantané : un contemporain de cette Princesse de Clèves devenue symbole de la résistance humaniste, une langue bien pendue qu'on écoute encore dans le monde entier. Au secours, Molière !

    Source: http://www.lavoixdunord.fr/actualite/Dossiers/De-Vous-a-Nous/articles/2009/05/28/article_sos-moliere.shtml 


  • Après le recours systématique ces dernières semaines à une utilisation exorbitante des recteurs en les transformant en des préfets en mission pour encadrer brutalement les formes de validation du second semestre, voilà donc qu’une nouvelle fois, le gouvernement nous offre une superbe illustration de sa conception napoléonienne de « l’autonomie » des universités et des universitaires. Xavier Darcos et Valérie Pécresse choisissent ainsi de passer en force sur un dossier majeur du conflit en cours : la question de la formation et du recrutement des enseignants.

    Au mois de décembre dernier, le président de la république avait déclaré – dit-on – qu’il était nécessaire de pratiquer la concertation à une condition : ne tenir aucun compte des avis des personnes qui se prêtaient à ce jeu-là. Ce qui vient de se passer ces derniers jours dépasse à cet égard l’imagination la plus débridée. Les ministres concernés avaient annoncé, non sans quelque contradiction d’ailleurs, qu’étaient mis en place d’un côté une série de « groupes de travail » avec les syndicats mais aussi, de l’autre côté, une commission co-présidée par un président d’université et un recteur (commission comprenant par ailleurs une autre présidente d’université chargée spécifiquement de ce dossier au sein de la CPU). Bien sûr, le calendrier imposé était une nouvelle fois à la hauteur de la précipitation et de l’agitation qui règnent dans notre pays depuis deux ans, puisque tous les travaux devaient être conclus d’ici au 15 juillet, mais enfin cela ressemblait encore à un ersatz de négociation pour quiconque voulait bien y croire.

    Las, depuis quelques jours les choses sont claires y compris pour celles et ceux qui prêtaient encore quelque crédit à la volonté d’écoute du gouvernement. Alors que la commission programmée n’a pas encore été mise en place, sont rendus publics, soumis aux comités techniques paritaires consultatifs et annoncés pour passage au Conseil d’Etat, les textes des projets de décrets mettant en place l’année transitoire et faisant passer en force la logique de la « mastérisation » ministérielle de la formation et des concours d’enseignants dont on avait annoncé que sa mise en place était reculée d’un an pour permettre de consulter sérieusement (enfin !) celles et ceux qui devraient la mettre en œuvre.

    L’autonomie de gestion sous surveillance rectorale montre ainsi son vrai visage. Personne ne saurait désormais l’oublier. L’honneur de la CPU serait d’en tirer toutes les conséquences et de retirer ses deux représentants d’une commission dont l’inutilité est désormais patente.


  • Chaque génération d’étudiants connaît sa crise. Elle la croit inédite. Il en est de même pour les enseignants les plus jeunes. En réalité, depuis des décennies, l’université connaît à la fois une paupérisation désastreuse et une massification exigeant au contraire des moyens matériels et surtout humains supplémentaires. De surcroît, le monde des affaires et ses VRP politiques exigent aujourd’hui, après une série de contre-réformes plus modestes, un alignement rapide, pur et simple sur les besoins à court terme d’une économie elle-même malade, tout en réduisant le coût des dépenses publiques. La « professionnalisation » et l’« alternance », présentées comme des panacées, ne sont en fait qu’une éducation marchande mettant progressivement à l’écart des disciplines culturelles, visant à produire de la « ressource humaine » employable le plus rapidement possible et à bas prix. Cette entreprise rencontre des complices chez les enseignants et les étudiants qui croient « bien faire » en oubliant que le chômage est structurel dans le cadre du capitalisme financier. Les sciences humaines et sociales, qui ont une moindre utilité marchande et qui produisent des citoyens critiques, sont évidemment sacrifiées, à l’exception de la formation d’une super-élite idéologiquement soumise à la logique du système et formatée dans quelques « pôles d’excellence » afin qu’elle admette avec indulgence non seulement le marché roi mais aussi ses perversions naturelles (la corruption, la liquidation des services publics, les licenciements boursiers, les délocalisations, les concentrations, etc.) Dans le même esprit, il n’est de recherche rentable à court terme qu’« appliquée », selon une logique absurde bien digne de l’économie capitaliste : aux chercheurs de contracter avec les firmes ayant besoin d’innovations.

    Dans ce climat destructeur de l’intelligence, développé avec persévérance par la plupart des ministres successifs, les mêmes comportements se reproduisent. Quelques professeurs (de moins en moins nombreux cependant), carriéristes et opportunistes, à la recherche de « médailles en chocolat », se font les champions des contre-réformes massives en cours, sous couvert d’une approbation de leur « modernité » et de leur « nécessité » (le soutien à une pseudo-autonomie est significatif) ; ce petit contingent s’appuie sur ceux qui, traditionnellement, ne supportent ni revendication ni contestation, le désordre établi suffisant à leur conservatisme. Quelques étudiants, les plus liés aux milieux dominants (comme l’UNI financée dès l’origine par le MEDEF), sous des étiquettes variées « apolitiques » ou ouvertement de droite, s’agitent en mettant en avant (c’est une vieille pratique) « la question des examens », faisant preuve, entre deux sorties en boîte organisées par leurs soins, de la démagogie la plus basse vis-à-vis des étudiants les moins informés. Ces petits jeunes gens ne perdent pas leur temps : ils préparent, à cette occasion, leur avenir en nouant des relations étroites avec « l’élite » locale ou nationale en faisant la démonstration de leur « engagement ».

    Ce qui est plus nouveau en 2009, c’est la disparition chez un nombre non négligeable d’enseignants de tout esprit de service public, ce qui les conduit à une indifférence profonde vis-à-vis de leur mission. Du coup, ils oublient aussi les « franchises » traditionnelles exprimant l’esprit d’indépendance qui caractérise une université digne de ce nom. Certains doyens et présidents irresponsables n’hésitent plus à faire appel à la police alors que leurs prédécesseurs faisaient l’impossible pour éviter ce recours. Les crises à répétition sont de plus en plus profondes dans une université de plus en plus démunie, mais ce ne sont pas des phénomènes isolés des autres. Elles sont liées à la dégradation de toute la société ; c’est pourquoi elles se produisent dans toutes les universités du monde néolibéral (1). Le travail humain est devenu objet, maltraité dans son rapport au capital. Il s’agit pour l’université de produire de la « ressource humaine » dont la valeur est déterminée par le bilan de l’entreprise, modèle et référence exclusive, selon le ministre et ses satellites. Se profilent déjà à l’horizon des « universités » virtuelles financées par les grandes firmes privées, définissant des programmes standards, privilégiant les domaines techno-scientifiques et managériaux.

    Les valeurs diffusées doivent permettre l’acquisition d’une « culture de guerre » (mieux réussir que les autres et à leur place) et non une culture de vie, apprenant le vivre ensemble avec la préoccupation de l’intérêt général et du bien commun. Ces « formatés » doivent pouvoir être des « employables » peu coûteux, faciles à remplacer, et aptes à s’inscrire dans la logique de la compétitivité capitaliste et à accepter cette vie impossible pour tous qu’elle impose. L’université est transformée en usine à fabriquer des gladiateurs destinés à se battre pour leur survie. Les inégalités et l’exploitation du plus grand nombre par une petite minorité étant considérés comme « naturelles », « inévitables », « objectives », il n’est pas logique de travailler à corriger ces phénomènes afin de rendre plus viable la société humaine. Au contraire, il convient d’exalter la fonction sélective du système éducatif (d’où l’esprit obnubilé de certains par l’examen et les concours qui éliminent selon des modalités à remettre pourtant en cause (2) qui aurait les mêmes vertus que la soi-disant « libre » concurrence, source de l’« efficacité » des entreprises.

     La suite ici: sur le site de L’Humanité.


  • L'université en crise. Mort ou résurrection ?", interroge la Revue du Mauss (Mouvement anti-utilitariste en sciences sociales). Ce titre n'est pas une simple dramaturgie. Il reflète la crainte réelle qu'à l'issue de seize semaines de mouvement de grève des enseignants-chercheurs le pronostic vital de l'université soit engagé. Qu'on ne s'y trompe pas, les vingt-huit articles ne composent pas l'énième point sur le sujet, mais s'invitent dans le débat pour tenter de définir ce qu'est l'université, de comprendre les dérives qui la menacent et d'esquisser les solutions qui peuvent lui permettre d'éviter une lente agonie.

    Au rang des définitions, Drew Gilpin Faust, première présidente de la prestigieuse Harvard University, avait estimé en 2007 que "l'essence de l'université est qu'elle est responsable envers le passé et l'avenir d'une manière qui peut (doit) entrer en conflit avec les demandes du moment".

    Mais sauvera-t-on l'enseignement supérieur en sauvant l'université, ou bien faut-il laisser périr l'université pour sauver l'enseignement supérieur français ? Il faut oser aborder le problème aussi ouvertement dans une France qui aime ses grandes écoles et leur confie la formation de ses élites. Mais la Revue du Mausschoisit de confronter des regards et des approches. L'entretien avec Henry Mintzberg, professeur à McGill à Montréal, qui estime que"les business schools sont en train de détruire la pratique du management en prétendant que les manageurs sont des professionnels", donne le "la", alors que les écoles de commerce voient pourtant leurs effectifs grossir d'année en année, et que le taux d'inscription en première année d'université est tombé de 44 % à 34 % entre 1997 et 2007, comme l'observe le sociologue François Vatin.

    La question déborde d'ailleurs le seul cadre des grandes écoles pour laisser, d'un côté, l'université et, de l'autre, un très large système sélectif, public ou privé, de plus en plus prisé. Cette approche du débat a été un peu oubliée au fil des semaines du mouvement, mais la mise en concurrence de l'université la prive des meilleurs bacheliers. Point crucial lorsqu'il s'agit de penser une refondation et non plus de polémiquer sur l'autonomie.

    La partie consacrée à ce sujet montre d'ailleurs que, là aussi, la revue n'a pas envie de tourner en rond. Si elle reprend de Bruno Latour, directeur scientifique de Science Po, son plaidoyer pour la"liberté de recherche qui ne va pas sans une liberté de s'organiser", auquel l'article signé de l'économiste Thomas Piketty répond par un tonitruant "autonomie des universités : l'imposture", la nouveauté réside dans l'intervention à quatre mains de Catherine Paradeise et Yves Lichtenberger. Les deux sociologues en appellent dans ces pages à la "capacité des acteurs à s'entendre pour partager des objectifs, créant de fait une identité et une culture d'établissement". Une démarche qu'Alain Caillé, le directeur de la publication, aimerait voir s'élargir à une communauté universitaire plus large qui aurait envie de prendre en charge son destin. C'est d'ailleurs dans cet espoir qu'il est à l'initiative, avec François Vatin, d'un manifeste pour refonder l'université publié dans Le Monde du 16 mai, qui circule aujourd'hui sur Internet.

    Ce manifeste est né de l'article de la revue intitulé "Onze modestes propositions de réforme de l'université" et écrit par les deux sociologues. Quelques pages qui rebattent les cartes, de "la réforme des cursus", à la "réorganisation des disciplines" en passant par le "statut des universités".


     

    "L'Université en crise, Revue du Mauss, Editions La Découverte, 382 pages, 25 €

     


  • Madame la ministre, je me demande ce qui peut ainsi provoquer chez-vous ce sourire éternel. De quoi êtes si fière ? Vous avez fait passer à la sauvette pendant l’été une loi qui remet en question tous les principes et toutes les valeurs de l’université française pour la soumettre à une étroite loi du marché. Vous nous avez menti en assurant qu’il n’y aurait pas de suppression de postes. Votre plan licence ne répond nullement aux nécessités d’une formation de qualité. Avec la complicité de M. Darcos, vous voulez vider de son contenu la formation des enseignants. Bref votre bilan ne donne pas à sourire.

     

    Mais ce que je trouve le plus impardonnable c’est le désespoir des jeunes que je rencontre. Le président de la république avait déjà annoncé la couleur. Ceux qui veulent faire du grec devront se payer leurs études. Haro sur la culture, Haro sur l’art. Entre nous, même dans sa propre perspective, il n’est pas très malin. Il devrait réfléchir au fait que les grands rois et les grands présidents ont toujours su que si la culture ne rapporte pas d’argent, elle rapporte de la considération ou du discrédit si on la malmène trop. Quand on voit la différence entre Malraux et Albanel on mesure celle entre de Gaulle et Sarko. Evidemment dans un régime où l’on arrête les profs de philo pour « tapage diurne » dans la gare de Marseille Saint-Charles (quel crime de troubler le calme de cet endroit), on peut s’attendre à tout.

     

    Tout dans votre communication dit à ces jeunes qu’ils ne sont rien, que leurs études ne mènent à rien, que même comme enseignants ils ne serviront à rien car moins les enseignants en sauront moins ils inciteront leurs élèves à penser, ce qui est tout bénéfice pour vous et vos amis du MEDEF. Moi je leur dis qu’ils ont tort de vous croire. Je leur dis que leurs études valent la peine et donc leurs examens aussi. Si vous avez un petit fond d’envie de ne pas tout détruire, cessez de sourire et mettez-vous sérieusement à votre boulot qui est l’écoute de l’Université, c'est-à-dire la communauté des maîtres et de leurs étudiants.

    La suite ici: http://www.mediapart.fr/club/blog/cnemon/190509/le-sourire-de-valerie-de-pecresse