• Le conflit des universités - la revue internationale des livres & des idées

    Entretien avec Bernard Paulré, Kamel Tafer, Sophie Poirot-Delpech,
    et Antonella Corsani

    Depuis plusieurs années, un vaste projet de réforme des universités européennes
    tend, sous prétexte d’accroître leur autonomie budgétaire et l’insertion des étudiants
    dans la « vie active », à augmenter leur contrôle par l’état et leur soumission
    à la rationalité économique, et à faire de chaque enseignants-chercheur, et de chaque étudiant, un « entrepreneur de soi-même ». Kamel Tafer, Bernard Paulré et Sophie Poirot-Delpech, trois
    participants du mouvement qui anime depuis trois mois l’Université française, répondent aux questions d’Antonella Corsani et éclairent les enjeux, les limites et les devenirs possibles de cette lutte. 

    Contenu et sens des réformes
     
    Antonella Corsani (A. C.) : Depuis cinq ans, plusieurs réformes ont visé à la refonte radicale de l’Université, non sans susciter réactions et mobilisations des étudiants et du personnel Biatoss. Cette année, pour la première fois, le mouvement de grève a été initié par les enseignants-chercheurs, et s’est inscrit dans la durée. La réforme de leur statut,
    défini par le décret de 1984, a été le fait déclencheur majeur de ce mouvement, mais leurs revendications dépassent largement le seul refus de cette réforme. Je pense notamment au rejet du projet de mastérisation de la formation des maîtres et des professeurs
    du secondaire, du contrat de formation doctorale et, plus fondamentalement, de la loi LRU. Le mouvement des universitaires rejoint par ailleurs celui des chercheurs, menacés par le démantèlement du CNRS. Quel est le fil qui relie l’ensemble de ces réformes, depuis celle du LMD jusqu’aux plus récentes d’entre elles1 ?
     
    Kamel Tafer (K. T.) : À travers l’Accord général sur le commerce et les services, nous assistons à une offensive mondiale capitaliste visant à faire passer le domaine des
    services publics de l’éducation (mais aussi ceux de la santé, de l’énergie…) du domaine non marchand à la sphère marchande, dans l’optique de créer et de conquérir
    de nouveaux marchés, et donc d’accroître le profit des possédants. Une des premières concrétisations de ce projet économique mondial est, en Europe, le processus
    de Bologne dont le but est de libéraliser à tout point de vue l’Enseignement supérieur. Comme le dit si bien l’OCDE, les universités sont le cycle de l’enseignement
    par lequel il faut entamer la libéralisation de l’Éducation parce que le degré de résistance y est particulièrement faible (taux très peu élevé de syndicalisation des enseignants,
    absence de luttes…). C’est ainsi qu’on peut comprendre la vague de réformes dans l’Hexagone et dans les pays européens, à travers le LMD (Licence- Master-Doctorat) et les lois de privatisation des universités. La première réforme, le LMD, se voulait une loi
    d’harmonisation européenne des cursus et des diplômes, permettant davantage de mobilité dans le parcours universitaire des étudiants. Dans les faits, cette réforme a accru les inégalités entre les universités et entre les cursus universitaires (en appauvrissant et en entraînant la fermeture des filières de sciences humaines). Elle a aussi accordé l’autonomie pédagogique aux universités, avec toutes les dérives possibles (suppression de filières,
    non-reconnaissance de diplômes venant d’« universités poubelles »). La seconde réforme, telle que la LRU en France, se veut la suite logique du LMD. Elle attribue
    aux présidents d’université l’autonomie financière afin qu’ils décident du contenu de leur enseignement mais aussi de son financement (par des fonds publics, mais
    surtout, ce qui est nouveau, par des fonds privés, avec tous les risques d’ingérence de la sphère économique dans la définition du contenu de l’éducation dispensée
    et d’inégalité entre les filières selon leur intérêt du point de vue de la rationalité « économique »).

    Bernard Paulré (B. P.) : Trois lectures complémentaires des réformes peuvent être proposées. Première lecture : les réformes de l’Enseignement supérieur et de la recherche (ESR) sont le plus souvent justifiées à partir d’une priorité considérée comme une évidence première : la nécessaire modernisation des universités. Rappelons qu’en 2004, Luc Ferry présenta un projet de « loi de modernisation des universités » qui se heurta, déjà, à une très forte opposition. Le mot « modernisation » est devenu un slogan, et le discours sur la modernisation des universités est fortement incantatoire. Le problème est que l’on en explicite rarement le sens et la nécessité. La modernisation est souvent comprise comme impliquant essentiellement la mise en place de systèmes de gestion « performants » et la poursuite d’objectifs liés à la situation économique. Elle se concrétise dans la mise en place de processus et de dispositifs permettant d’ancrer une culture du management. Les universités seront donc désormais gérées comme des entreprises. Cela n’est écrit tel quel nulle part, mais ressort clairement du renforcement de la dimension managériale des établissements : 1) mission est donnée au Conseil d’administration de chaque université d’élaborer, avec le président, une véritable politique générale ; 2) le nombre de membres du Conseil d’administration est sensiblement réduit, ce qui en fait un comité de réflexion et moins une chambre représentative de la diversité des acteurs de la communauté universitaire ; 3) les pouvoirs du président sont renforcés et étendus ; 4) il peut voir son mandat renouvelé une fois immédiatement, ce qui lui permet d’inscrire son action dans le long terme ; 5) il a la capacité de définir et d’appliquer une politique de « ressources humaines » s’articulant avec la politique générale de l’établissement ; 6) l’autonomie budgétaire des universités est renforcée : jusqu’à la loi LRU, une université ne disposait d’une autonomie budgétaire que sur à peu près 25 % du budget. Elle pourra désormais gérer 100 % de son budget, en particulier la part dévolue à la masse salariale . Un nouveau système de répartition des moyens à l’activité et à la performance (système SYMPA ) est mis en place pour déterminer les dotations publiques dont bénéficieront les universités. Le principe d’un financement « compétitif » lié à leurs performances quantitatives est posé. Ce sont environ 20 % des crédits qui sont, au total, en 2009, alloués selon la performance, contre seulement 3 % en moyenne auparavant. Cette clé de répartition évoluera au cours du temps « afin de renforcer le caractère incitatif du dispositif ». Le souci de « modernisation » cache mal la volonté de faire perdre aux universités et aux universitaires leur indépendance intellectuelle au profit d’une dépendance économique et financière vis-à-vis d’autres acteurs.


    La suite ici: http://revuedeslivres.net/articles.php?id=345

    Tags Tags : , , , ,